Cela me rappelle un pastiche écrit en mars 1997, concernant une autre conseillère fédérale…
Les politiciens suisses n’avaient jamais eu de bonheur avec les femmes.
Elles les lâchaient tous de la même façon : un beau matin, elle envoyaient tout balader, s’en allaient dans une association, ou pire encore, se faisaient virer pour cause d’incompétence notoire. Ni les éloges condescendantes, ni la peur de se voir traiter de tous les noms par la presse, rien ne les retenait. C’était paraît-il des femmes indépendantes, voulant à tout prix l’égalité et n’en faire tout-de-même qu’à leur tête.
Ces braves politiciens qui ne comprenaient rien au caractère de ces dames étaient consternés. Ils disaient :
- C’est fini, les femmes ne sont pas faites pour siéger. Nous n’instaurerons pas des quotas, et tant pis s’il n’y en a plus.
Cependant, l’opinion publique aidant, ils ne se découragèrent pas, et après l’éviction d’Elisabeth Kopp, ils décidèrent d’en présenter à nouveau une aux élections du Conseil Fédéral; seulement, cette fois, ils prirent bien soin de la prendre pas trop médiatique, pour qu’elle s’habituât mieux aux us et coutumes de la maison.
Ah ! Qu’elle était donc jolie notre future conseillère fédérale ! Qu’elle était jolie avec ses petits tailleurs sages, ses grosses lunettes, sa coiffure bien comme-il-faut, son petit soleil piqué à sa copine Christiane. Presque aussi charmante que Tante Yvette ! Et puis affable mais sans trop, ne dédaignant pas s’exprimer en allemand, un amour de politicienne.
Il y avait au Palais Fédéral des bureaux que l’on venait de vider. C’est là que notre conseillère prit ses quartiers, s’entourant de copines pour l’aider dans son travail. Ses collègues venaient voir si elle si elle était bien. Elle se trouvait très heureuse et oeuvrait pour le bien du pays de si bon coeur que nos politiciens machos étaient ravis.
- Enfin, pensaient les pauvres, en voilà enfin une qui ne fera pas de vagues !
Mais ils se trompaient, elle fit parler d’elle.
Un beau jour, elle se dit en regardant la presse syndicaliste :
- Ah, comme c’était le bon temps. Quel plaisir de tout faire pour le bien-être des petites gens. C’est bon pour les autres chefs de Département de parler la langue de bois. Les femmes, ils leur faut du large.
A partir de ce moment, ses charges lui devinrent plus pesantes. La lassitude lui vint. Ses traits se tirèrent, elle se renferma sur elle-même. C’était pitié que de la voir s’atteler à ses dossiers chaque matin, et appeler Christiane pour lui dire combien elle regrettait le bon vieux temps.
Les autres Conseillers s’apercevaient bien que leur Conseillère avait quelque chose, mais ils ne savaient pas ce que c’était. Après le briefing hebdomadaire, elle leur dit soudain :
- Ecoutez Messieurs, vous n’êtes pas du tout sociaux. Laissez-moi enfin élaborer la future loi sur l’assurance-maternité.
- Ah ! mon Dieu !… Elle aussi ! crièrent ces machos, et du coup, ils en oublièrent d’aller boire l’apéro; puis, s’enfermant dans le bureau de cette dernière :
- Comment, vous voulez une nouvelle loi ?
Et Ruth répondit :
- Oui Messieurs.
- Est-ce que vous n’avez pas assez de travail avec tous vos dossiers ?
- Oh ! non ! Messieurs.
- Peut-être voulez-vous un super-secrétaire parlementaire ?
- Ce n’est pas la peine, Messieurs.
- Alors que vous faut-il enfin ?
- Je veux une loi sur l’assurance-maternité.
- Mais, malheureuse, ne savez-vous pas que personne ne veut la financer ? Que ferez-vous quand ses détracteurs viendront à la tribune ?
- J’argumenterai, Messieurs.
- Ceux qui siègent dans des conseils d’administration se moqueront bien de vos arguments. Ils en ont d’ailleurs mâté des autrement plus téméraires que vous. Vous savez bien, votre amie Christiane qui s’était présentée à votre place il y a quelque mois ? Une syndicaliste battante, et avec ça féministe au possible. Elle s’est battue devant le Palais Fédéral… puis, au bout de quelques heures, Francis Matthey l’a devancée.
- Pauvre Christiane ! Ca ne fait rien Messieurs, laissez-moi faire cette loi sur l’assurance-maternité.
- Bonté divine !… dirent les Conseillers; mais qu’est-ce qu’on leur fait donc à ces dames ? Encore une qui va se faire la malle… Eh bien non, nous allons vous en empêcher malgré vous, coquine ! Et pour pas que vous ne fuyez vos tâches, tenez la révision de l’AVS, et le dossier de la LAMAL, prête dans quelques mois à être mise en vigueur… à vous de la faire voter.
Là-dessus, ils la quittèrent sans plus amples recommandations. Malheureusement, ils avaient oublié de la mettre en garde contre la presse, et à peine eurent-ils le dos tourné que Ruth appella les journalistes.
Quand Ruth rompit la langue de bois pour désavouer ses collègues et faire savoir qu’elle n’était pas pour réhausser l’âge de la retraite des femmes, ce fut un étonnement général. Jamais personne n’avait rien vu d’aussi extraordinaire. Elle fut recue comme une reine tant par le Blick que par le Nouveau Quotidien, invitée à des conférences, tout le monde sollicitait son avis. Vous pensez si elle était heureuse une fois revenue dans le feu de l’action. D’ailleurs, elle rassembla le peuple sans peine autour de la nouvelle loi sur l’assurance-maladie, ce qui fut l’occasion pour elle à nouveau de faire une jolie cabriole devant ses collègues machos qui n’avaient pas cru qu’elle réussirait, en leur demandant ce qu’on attendait maintenant pour réaliser ce que toutes les femmes attendaient depuis une cinquantaine d’années.
Quelques mois passèrent, et soudain l’opinion publique sembla changer…
- Déjà ! dit notre Conseillère. Et elle ouvrit la revue de presse concoctée à son attention, qui n’était composée quasiment que de témoignages de gens furieux d’avoir vu encore leurs cotisations augmenter dans de dramatiques proportions. Elle n’y avait pas songé…
Elle essaya bien d’expliquer aux journalistes que cette nouvelle assurance était géniale, que tout allait s’arranger, qu’il y avait juste besoin d’un peu de temps, et aussi du budget nécessaire pour engager quelques collaborateurs supplémentaires à l’OFAS, mais elle refusa de prendre en compte les travaux d’un bénévole retraité, et l’opinion des Genevois qui estimaient pouvoir faire des contrôles eux-mêmes.
Ses collègues machos se voyant vengés ricanèrent, et elle n’osa plus les contredire. La nouvelle loi sur l’assurance-chômage, qui allait encore faire plus de mal au pauvre contribuable, passa le cap des Chambres sans qu’elle argumente quoi que ce soit. Et même en ce qui concerne l’assurance-maternité, notre Conseillère devint si effacée que nous risquons de l’attendre encore une cinquantaine d’années.
(d’après un texte d’Alphonse Daudet)
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