Dans la rubrique courrier des lecteurs du 24 Heures, une lettre posant plein de questions a attiré mon oeil :
Les responsables économiques et politiques se basent essentiellement sur le taux de chômage pour apprécier la situation du marché du travail. Avec un taux de 3%, inutile de préciser que l’économie nationale peut être considérée comme saine. Les comparaisons avec nos voisins européens nous font aussi passer pour les champions du plein-emploi! La réalité quotidienne s’avère fort différente!
Que la réalité soit fort différente, on le sait depuis longtemps. Le calcul du taux de chômage est d’ailleurs souvent problématique (exemples ici ou là, et pour plus d’explications voir là-bas…).
Comment se fait-il que des universitaires (ils ne coûtent pas cher) transitent quasi systématiquement par le chômage? Pourquoi faut-il passer par des stages?
Un stagiaire payé par l’ORP coûte encore moins cher (un peu plus toutefois que si on ne le payait pas du tout, ce qui arrive, mais il est clair que l’attractivité de ce genre d’esclavagisme baisse), et on peut en changer facilement tous les six mois. Cela étant, les choses risquent de changer si la révision de la LACI devait être adoptée, puisqu’elle prévoit un délai de 260 jours avant que les jeunes diplômés ne touchent un quelconque centime !
Pourquoi organise-t-on bientôt chaque semaine des conférences sur les opportunités de travail pour les plus de 50 ans?
L’évènementiel, c’est un pan de l’économie comme un autre, qui peut rapporter. Tout dans le blabla, et pas grand chose au final.
Comment se fait-il que le nombre de pendulaires augmente et que des personnes effectuent plus de 250 km par jour pour se rendre à leur place de travail?
Il faut être mobile aujourd’hui. C’est plus important que de polluer. Quant aux trajets de 250km par jour, rappelons l’article 16 lit. f de la LACI qui définit l’emploi non convenable, stipulant notamment qu’il “nécessite un déplacement de plus de deux heures pour l’aller et de plus de deux heures pour le retour et qui n’offre pas de possibilités de logement appropriées au lieu de travail, ou qui, si l’assuré bénéficie d’une telle possibilité, ne lui permet de remplir ses devoirs envers ses proches qu’avec de notables difficultés“. Ben oui,le progrès c’est d’avoir des journées qui vous laissent 10 heures pour manger, dormir et éventuellement causer quelques instants à votre famille.
Du personnel bien formé, et de nombreux cadres mettent souvent plus de 12 mois pour retrouver un emploi! Combien de collaborateurs doivent se cramponner à leur siège jusqu’à la retraite par manque d’opportunités?
Les seconds, contrairement aux premiers, échappent encore à la réputation d’être incompétents ou pas motivés qui est paraît-il est tenace chez les employeurs.
On n’a jamais parlé autant de réseautage, cela démontre bien que pour rebondir sur le plan professionnel, un piston est souvent indispensable.
Quelle clairvoyance que d’assimiler le piston au réseau… mais chut, il ne faut pas parler ainsi. A ce qu’il paraît, c’est négatif.
Est-il normal qu’avec un taux de chômage si bas les employeurs croulent sous les postulations?
Ben oui, car l’ORP exige de faire du chiffre dans les offres. Et qu’au bout d’un moment, pour arriver à tenir ses quotas, on envoie son dossier un peu n’importe où.
Pourquoi oriente-t-on quadras et quinquas vers un statut d’indépendant?
Heu… parce qu’il faut bien leur trouver quelque chose à faire et qu’ils sont déjà trilingues, pros de la technique de recherche d’emploi et en informatique ? Mais pour changer, on pourrait aussi les reconvertir en serveurs ou en nounous à salaire subventionné…
Et j’aurais pu écrire mot pour mot la fin de cette lettre…
Bien des personnes en place occupent des emplois mal payés, effectuent un travail qui ne correspond pas à leurs compétences, travaillent à temps partiel alors qu’elles souhaiteraient un plein-temps, disposent d’un contrat de durée déterminée ou sont placées par des agences temporaires avec toute l’incertitude quant à leur avenir. Voilà comment il faut analyser le marché du travail.
… qui émane pourtant du directeur de la section romande de l’association suisse des cadres. Or, si on s’en réfère à son site web, dite association n’a pas l’air d’abriter en son sein beaucoup de méchants gauchistes ou anarcho-syndicalistes, plus habitués à émettre des avis d’une telle clairvoyance.
Mais si l’étonnement de Bernard Briguet est réel et sincère, espérons qu’il n’en restera pas là et qu’il motivera ses troupes à s’engager dans la bataille référendaire qui s’annonce plus que probable.

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