On n'en voit plus guère. Une espèce
qui disparaît très rapid'ment.
Mêm' les Bretonn's, mêm' les négresses,
Forcément, chèr' madam' Durand,
ces filles, on les a tout's pourries.
C'est ell's maint'nant qui font la loi
Pensez, la nôtre était nourrie
et logée, plus l'argent du mois !

Ausi, il n' faut pas qu'on s'étonne :
on a tout fait pour les gâter...
On était trop bon pour les bonnes.
Vraiment, c'est à vous dégoûter !
Moi qui suit fait' pour êtr' patronne
et déployer d' l'autorité,
eh bien ! quand j'sonne, il n' vient plus personne...
car y a plus d' bonnes.
Quelle société !
(...)

Leur travail ? Ah ! Laissez-moi rire !
Vider les pots, ranger les lits,
faire la vaissell', frotter et cuire,
passer les cuivr's au tripoli,
trois fois par jour, servir à table.
Fair' chaque matin un' pièce à fond,
les cours's, un travail agréable,
repasser le linge de maison,
trois fois rien ! Avec ça, gloutonnes !
Même qu'on s' privait souvent, ma foi !
pour qu'il rest' du gigot bretonne
ou la carcass' d'un poulet froid !
Avec tout ça, j'étais trop bonne :
un jour de liberté par mois,
pour s'en aller fair' les luronnes !
Ben ! y a plus d' bonnes.
Pourquoi ? Pourquoi ?
(...)

Ca d'vait finir dans la débauche,
selon la loi du moindre effort.
Tout ça, c'est la faute à la gauche,
aux Soviets, à Blum et consorts !
J'en ai reçu un' cet automne,
qui m'a dit d'un air insolent :
"Bonne à tout fair' ? Moi j' suis pas bonne !"
Elle est partie en m'insultant !
La moral' je vous l'abandonne.
La base du régim' bourgeois,
son piédestal, c'était... la bonne !
Sans ell', tout s'écroule à la fois :
l'Offic', le Salon, la Couronne,
l'Ordre, l'Autorité, la Loi !
Y a plus d'bon Dieu, y a plus personne !
Quand y a plus d' bonnes,
y a plus d' bourgeois !

Les bonnes