Le rideau s'ouvre, c'est l'aurore;
la même pour tous les quartiers,
où roulent les camions sonores
de la voirie et du laitier.

Avenue du Bois, dans les plumes,
on dort. Dame, on s'est couché tard.
A Javel les forges s'allument,
et ça grouill' dans la rue Mouff'tard.

Les pipelets ouvrent les portes
au peuple triste des bureaux,
qui jaillit en longues cohortes
des bouches noires du métro.

On voit courir des portefeuilles
entraînant des messieurs pressés,
le printemps a lâché ses feuilles,
les encaisseurs vont encaisser.

Paris !

L'homm' rich' fait la grass' matinée.
On entend crier les journaux.
"Une rentière assasinée !"
"Boum formidable sur le guano !"
Dans les usin's, la chaîne roule,
les tours ronronnent. Aux fours brûlants,
l'homme éponge son front qui coule,
dans le fracas des ponts roulants.
Le voleur vérifie sa trousse,
le banquier compte ses profits,
et le graveur, en taille-douce,
fixe un rêve bleu de Dufy.

Paris !

Aux Hall's un très gros mandataire,
ce matin même est arrêté :
Y a d' la hauss' sur la pomm' de terre,
mais baiss' dans la moralité !

C'est une journée entre mille;
les lilas du ciel sont fleuris
autour de Saint-Louis-en-l'Ile.
C'est une journée de Paris.

L'homme riche a pris pour maîtresse,
sous la menace du renvoi,
sa dactylo - courrier, caresses -
le tout pour cinq mille ball's par mois !

Sa fille est existentialiste :
"Ah ! Coucher avec Sartre un soir !
Pour sentir enfin qu'on existe."
Mais hélas, il ferait Beau... voir !

Cinq heures sonnent ! L'on s'affaire,
c'est l'heure du five o'clock tea.
L'heure exquise de l'adultère :
"An ! prends-moi... dans ta Bugatti !"

La vendeuse des Galeries
sourit encor, à bout de nerfs,
dans l'enfer de la lingerie,
paradis des anges pervers !

Paris !
(...)

Une journée de Paris
Port-Manech, août 1946