Au fond de la salle enfumée,
Ce soir, au Café des Amis,
Ils sont deux, la trogne allumée,
autour d'un cinquième demi.
Deux qui parlent et se regardent
dans le blanc des yeux en trinquant
dans une odeur de corps de garde :
café, tabac, fondue, vin blanc.
Il est tard. Le patron somnole
sur la Julie (c'est son journal).
Eux reboivent et la parole
Leur vient parfois, tant bien que mal.
A ce moment de la soirée,
Ils en sont au quart de gonflée

Le moustachu racle sa gorge :
- Dis voir - Quoi ? - J'ai revu Pittet !
- Quel Pittet ? - Le petit, de Morges.
Il déménage à Territet !
- Pas possible ? Pittet, le Jules ?
- Ouais, c'est comme je te dis !
- Je croyais qu'il partait pour Bulle !
- Mais non ! ça c'est Pillichody !
- Lequel ? Le caissier de la Lyre ?
- Non ! son cousin de Champittet.
- C'est tout faux ! tu viens de me dire
Qu'il déménage à Territet !
A ce moment de la soirée
(...)

Mais au sommet de la querelle,
quand les poings se font menaçants,
comme ils ont les jamb's en flanelle,
les voilà rassis sur leur banc !
On retrinque. Minuit qui sonne !
- Charette ! on est foutus ! le train !
Ils sont pleins comme des bonbonnes.
- Adieu donc ! Serrons-nous la main !
- Qui est tu ? - Je m'en vais à Bulle,
Pillichody de Champittet !
Et toi ? - Moi, je suis Pittet Jules !
Je déménage à Territet !

La Gonflée
Raguenès, août 1955