C'était un p'tit café-tabac
qu'avait eu des hauts et des bas.
Marie, la gérante, était chouette :
des grands yeux verts, des beaux ch'veux noirs.
Ca s' passait près des abattoirs
de la Villette !
Sur le zinc, à l'heur' de l'apéro
ell' vous troublait du vraid Pernod
son corps était si ravissant
que tous les clients rêvaient d' s'en payer un' tranche !
(...)

Depuis lors, ça s'est bien gâté :
sont venus les reîtres bottés,
aux figur's sans physionomie;
c'était peut-être pir' que le Blitz
d'avoir chez soi ces gueul's de Fritz.
Quell' cochonn'rie !
Alors au p'tit café-tabac,
plus de café, ni de tabac,
plus rien nulle part, ni bidoche,
ni vin, ni pain; l'horizon noir,
rien que la faim, le désespoir,
rien que du boche !

Ces messieurs n' venaient pas beaucoup
chez Marie pour discuter l'coup,
ils ne s'y sentaient pas à l'aise.
Ugène a dit : "Ces salopards,
faudrait s'en occuper dar' dar'
à la française !"
Ils l'ont fait. C'était un sal' truc,
ça a fini à Ravensbruck !
Pas un n'a voulu s' mett' à table.
Marie là-bas elle a maigri,
ces ch'veux noirs sont dev'nus tout gris,
son teint de sable !

Délivrés enfin des S.S.
elle a r'trouvé son tiroir-caisse.
Les gars ? cinq disparus sans traces.
Elle a fait récrépir les murs
avec un p'tit filet d'azur
autour des glaces.
Ugène est rentré. Un coup d'vieux
lui aussi. Elle a dit : "Mon Dieu !"
Il y a eu un grand silence.
Elle a fait un geste. Il a ri :
"Ah ! non, maintenant c'est fini,
la résistance !"
(...)

Le petit café-tabac
Port-Manech, juillet 1947